Un mot forgé pour désigner l’autre
À l’origine, le mot « barbare » n’était pas romain. Il vient du grec barbaros, qui désignait celui qui ne parlait pas grec — littéralement, celui dont le langage sonnait comme un babil inintelligible, bar-bar. Il ne désignait pas nécessairement un ennemi, ni même un sauvage, mais un étranger culturel, un non-Grec. Rome a hérité du terme et l’a utilisé avec une nuance plus nette de supériorité. Dans l’imaginaire romain, le barbare, c’est l’autre — celui qui ne parle pas latin, qui n’honore pas les dieux de la cité, qui vit hors des murs, hors du droit, hors de la civitas. C’est un être instable, dangereux, inconstant, souvent brutal.
Mais cette image, véhiculée par les écrivains romains, ne reflète que partiellement la réalité. Derrière cette désignation vague se cachait une mosaïque de peuples, de traditions et d’histoires. Et plus encore : au fil des siècles, la frontière entre « barbares » et Romains devint poreuse, ambiguë, voire illusoire. Alors, qui étaient vraiment les barbares ? Et qui, entre eux et Rome, incarna la barbarie ?
Des peuples sans écriture mais pas sans culture
Les « barbares » auxquels Rome fit face n’étaient pas un peuple unique. Ce terme englobait des réalités très différentes selon les époques : Gaulois, Germains, Ibères, Scythes, Daces, Parthes, Vandales, Goths, Huns… Certains étaient sédentaires, d’autres nomades. Certains avaient des formes de royauté centralisée, d’autres fonctionnaient par chefferies. Certains avaient des villes, des routes, du commerce, des savoir-faire métallurgiques ou agricoles très développés. D’autres vivaient dans des structures tribales ou pastorales. La plupart n’avaient pas d’écriture propre, mais ce n’est pas un signe d’ignorance : c’est le reflet d’un autre mode de transmission, oral et symbolique.
Prenons les Celtes, par exemple. Pendant longtemps, ils furent considérés comme de simples barbares par les historiens modernes, héritiers des préjugés antiques. Mais on sait aujourd’hui que les sociétés celtiques avaient des systèmes religieux structurés, une classe sacerdotale (les druides), un art raffiné, des codes d’honneur et un goût pour l’éloquence. Les Germains aussi, longtemps décrits comme des sauvages velus, obéissaient à des lois coutumières, avaient des assemblées, des pactes, une culture guerrière certes, mais pas dénuée de valeur morale. Quant aux Parthes ou aux Sassanides, en Perse, ils étaient tout sauf des arriérés : héritiers des grandes civilisations orientales, ils avaient une administration complexe, des cités florissantes, et une culture profondément lettrée.
Rome, en les appelant « barbares », projetait surtout son propre sentiment de supériorité. Mais ces peuples, bien que différents, n’étaient pas les brutes qu’on imagine. Et à bien des égards, ce sont les Romains eux-mêmes qui, dans leur arrogance, ont montré une forme de barbarie.
La violence impériale romaine
Car Rome ne s’est pas étendue par le commerce ou la diplomatie seule. Elle a conquis un immense territoire par les armes, la répression, l’intimidation. Les campagnes militaires romaines furent souvent d’une brutalité extrême. Quand César raconte la conquête des Gaules dans ses Commentaires, il justifie l’écrasement de tribus entières, la réduction en esclavage de centaines de milliers de personnes, les sièges sanglants, les têtes coupées et exhibées comme trophées. En 52 av. J.-C., après la prise d’Alésia, il fait vendre une partie de la population survivante comme esclaves et laisse les légionnaires piller à loisir.
En Judée, en Dacie, en Germanie, la logique est la même : punir, soumettre, réduire les récalcitrants. Les révoltes sont écrasées sans pitié. Les crucifixions massives, les destructions de villes, les razzias d’enfants et de femmes n’étaient pas des exceptions, mais des pratiques systématiques. L’empire se voulait garant de la pax romana, mais cette paix, comme l’écrivit Tacite dans une célèbre phrase prêtée à un chef calédonien : « Ils font un désert, et ils appellent cela la paix. »
La barbarie, ici, n’est pas celle de peuples non civilisés. Elle est celle d’une machine militaire implacable, d’un pouvoir qui écrase sans états d’âme ceux qui ne se soumettent pas. Et lorsque les peuples dits barbares s’installent aux frontières de l’Empire, ce n’est pas toujours par hostilité : souvent, ils fuient des menaces plus grandes, comme les Huns, ou cherchent simplement une terre où s’établir. Mais Rome, elle, voit en eux une menace existentielle.
Des ennemis… puis des alliés, puis des Romains eux-mêmes
Ce qui trouble le plus dans cette histoire, c’est la façon dont les lignes ont fini par se brouiller. À partir du IIIe siècle, les barbares ne sont plus seulement des ennemis extérieurs : ils deviennent des alliés (foederati), des colons installés dans l’Empire, des mercenaires intégrés aux armées. Certains entrent au service de l’empereur, deviennent officiers, généraux, gouverneurs. Au Ve siècle, des chefs dits barbares commandent des troupes romaines, négocient des traités, frappent monnaie, fondent des royaumes.
Le cas le plus célèbre est sans doute celui d’Odoacre, chef germain qui déposa en 476 le dernier empereur d’Occident, Romulus Augustule. Mais loin d’être un barbare envahisseur, Odoacre était un général au service de Rome, déjà intégré à ses institutions. Il ne détruit pas Rome : il gouverne l’Italie en son nom, en envoyant les insignes impériaux à Constantinople. C’est la fin d’un monde, mais pas l’œuvre d’un ennemi venu de nulle part. C’est la conséquence d’un lent effritement interne, d’une porosité grandissante entre Romains et non-Romains.
D’ailleurs, certains de ces peuples dits barbares adoptent très vite les usages romains. Les Wisigoths établissent leur royaume en Gaule et en Espagne, conservent le latin, imitent l’administration romaine, adoptent le christianisme. Les Ostrogoths de Théodoric gouvernent l’Italie en respectant les lois romaines et en protégeant les sénateurs. Les Francs eux-mêmes, sous Clovis, se convertissent à la foi catholique et reprennent une bonne part de l’héritage impérial. La romanité, loin de disparaître, se dilue dans de nouvelles formes politiques. Et les barbares deviennent les nouveaux Romains.
La barbarie retournée : entre mythe et réalité
Alors, pourquoi Rome a-t-elle tant insisté sur la barbarie de ses adversaires ? Pourquoi l’histoire occidentale a-t-elle si longtemps perpétué cette image ? Parce que le mythe des barbares sert à légitimer la puissance. En montrant l’autre comme un sauvage, on se donne le droit de le conquérir, de l’exploiter, de l’éduquer de force. Ce mécanisme ne s’est pas arrêté à l’Antiquité. Il se prolongera dans la colonisation moderne, dans le racisme scientifique du XIXe siècle, dans les récits de « civilisation contre chaos ».
Mais c’est un mythe. Les barbares n’étaient pas plus barbares que Rome elle-même. Ils avaient des traditions, des lois, des héros, des structures sociales complexes. Certains sacrifiaient des prisonniers, mais Rome aussi jetait des hommes aux bêtes dans les arènes. Certains pratiquaient la vendetta, mais Rome crucifiait par milliers. Certains pillaient des villes, mais Rome aussi, en Grèce ou en Afrique, déporta des populations entières.
La vraie barbarie, c’est l’aveuglement à l’humanité de l’autre. Et de ce point de vue, Rome a parfois excellé. Mais les barbares aussi ont su faire preuve de violence, de trahison, d’ambition. Il ne s’agit pas d’inverser les rôles, mais de constater qu’aucun camp n’incarne, à lui seul, la civilisation ou la sauvagerie.
La chute de Rome : non un effondrement, mais une transformation
L’image d’un Empire romain renversé par des hordes déchaînées est une caricature. L’histoire réelle est plus nuancée. L’Empire romain d’Occident ne s’est pas effondré en un jour. Il s’est affaibli de l’intérieur : crises économiques, corruption, guerres civiles, poids fiscal, désaffection populaire. Les peuples dits barbares sont venus, certes, mais souvent invités, souvent utilisés comme supplétifs, parfois intégrés de force. Ce n’est pas une conquête brutale, mais une lente métamorphose.
Et si les institutions changent, si le pouvoir se déplace, beaucoup de choses demeurent. Les langues évoluent, mais le latin reste le socle. Les églises remplacent les temples, mais l’ordre religieux reste central. Les rois barbares se veulent héritiers de Rome. Ils font frapper des monnaies à l’effigie de l’empereur, conservent les structures administratives, s’allient à l’Église. Ce n’est pas la fin de la civilisation : c’est la naissance d’une autre, hybride, qui donnera l’Europe médiévale.
Conclusion : l’autre, toujours barbare ?
Poser la question « Qui étaient les vrais barbares ? », c’est remettre en cause le récit dominant, celui que Rome a laissé en héritage. C’est se demander si la barbarie est une qualité intrinsèque, ou un jugement porté par ceux qui dominent. Car l’histoire de Rome et des barbares est aussi une leçon sur la peur de l’autre, sur les frontières mouvantes de l’identité, sur la facilité avec laquelle on exclut, déshumanise, caricature.
Aujourd’hui encore, les mots changent mais les logiques demeurent. L’étranger, le migrant, le différent sont parfois perçus comme des menaces. On parle de « hordes », d’« invasions », d’« insécurité culturelle ». Derrière ces images, il y a un vieux réflexe : celui de Rome face aux barbares. Mais si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que la vraie barbarie n’est pas dans l’origine, la langue ou la culture. Elle est dans la manière dont on traite les autres.
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