Les Romains croyaient-ils en leurs dieux ? Enquête sur une foi très politique

Published by

on

Image générée

Quand on pense à la religion romaine, on imagine des sacrifices, des temples grandioses, des divinités aux mille visages. Jupiter, Mars, Vénus… Un panthéon foisonnant, calqué sur celui des Grecs, mais adapté à l’âme romaine. Pourtant, une question dérange souvent l’historien moderne : les Romains croyaient-ils vraiment à tout cela ? Avaient-ils la foi, au sens où nous l’entendons aujourd’hui ? Ou bien leur religion était-elle d’abord une affaire d’institutions, de rites, de cohésion civique ? En d’autres termes, était-ce une spiritualité vécue ou un théâtre sacré bien huilé ?

À cette question, il n’y a pas de réponse unique. Car croire, dans l’Antiquité, ne signifie pas ce que cela signifie aujourd’hui. Il faut sortir de nos cadres modernes, parfois hérités du monothéisme, pour comprendre ce qu’était “croire” pour un Romain. Ce n’est pas une adhésion intime à un dogme. C’est autre chose. Une façon d’être au monde. Une pratique sociale. Un contrat avec le divin. Et parfois, un outil de pouvoir.

Une religion sans foi ?

La religion romaine, dans sa forme classique, ne repose pas sur une révélation ou un texte sacré. Pas de Bible, pas de Coran, pas de dogme à confesser. Ce n’est pas une foi intérieure, mais une religio au sens latin : une rigueur dans l’accomplissement des rites. Le mot renvoie à l’obligation, à la crainte respectueuse, à la juste attitude envers les puissances invisibles. Ce qui compte, ce n’est pas ce que vous croyez au fond de vous, mais ce que vous faites.

Un bon Romain est celui qui sacrifie comme il faut, au bon moment, dans les règles. Celui qui observe les augures, respecte les fêtes, et ne trouble pas la pax deorum, la paix avec les dieux. Car tout l’enjeu est là : maintenir l’équilibre entre Rome et les puissances divines. Le rite est un contrat. On donne pour recevoir. On honore pour obtenir la protection, la victoire, la fertilité. La religion est donc un système de réciprocité, d’échange, presque juridique.

Mais cela signifie-t-il que les dieux étaient pour autant de simples symboles ? Pas si vite.

Un monde peuplé de puissances

Pour les Romains, le monde est habité. Tout espace, toute action, toute institution est sous la tutelle d’une divinité. Il y a des dieux pour tout : Janus pour les passages, Vesta pour le foyer, Cérès pour les moissons, Mars pour la guerre. Il y a même des dieux du sommeil, de l’ouverture de la bouche, de la pousse des dents chez les enfants. Le divin est partout, mais rarement personnalisé. Ce sont des forces, des numina, qu’il faut reconnaître et gérer.

Cette vision n’est pas une illusion collective. C’est une cosmologie profondément ancrée dans les pratiques. L’univers n’est pas neutre. Il est truffé de puissances avec lesquelles il faut composer. Le rite est une manière de canaliser ces forces. Le prêtre est un technicien du sacré. Il ne parle pas au nom d’un dieu, il agit pour que les dieux soient favorables.

Les temples, les sacrifices, les auspices, les fêtes religieuses structurent le temps, l’espace, la politique. Le religieux est partout, sans être envahissant. On n’a pas besoin de croire avec le cœur : il suffit de faire ce qu’il faut. C’est une religion de l’acte, pas de la confession.

Le doute et l’ironie : des croyants sceptiques ?

Mais alors, les Romains croyaient-ils vraiment que Jupiter lançait des éclairs ? Que Mars marchait à leurs côtés au combat ? Que les augures — ces vols d’oiseaux interprétés par les prêtres — disaient quelque chose de vrai ?

Ici encore, il faut éviter de plaquer nos catégories. Il y a chez les Romains une forme de croyance sans naïveté. Le scepticisme existe. Les élites rient parfois des superstitions du peuple, ironisent sur les dieux trop humains, moquent les absurdités mythologiques. Cicéron, dans De natura deorum, met en scène un dialogue entre un stoïcien, un épicurien et un académicien sceptique. Le débat est vif, intelligent, lucide. On y questionne la nature des dieux, leur rôle, leur existence même.

Mais ce scepticisme n’annule pas le respect des rites. Cicéron lui-même, grand pontife, respecte scrupuleusement les cérémonies publiques. L’ironie intellectuelle n’empêche pas la pratique rituelle. Car ce n’est pas une question de foi intime. C’est une question de stabilité sociale. Un Romain peut douter des dieux… tant qu’il ne trouble pas l’ordre public.

Et parfois, le doute se dit à demi-mot. Les poètes, comme Lucrèce, mettent en cause la religion comme superstition. D’autres, comme Ovide, jouent avec les mythes, les détournent, les inversent. On croit, mais en riant. On honore, mais avec distance. C’est une forme de religion lucide, sans illusion totale, mais sans rejet non plus.

Une religion au service de l’Empire

Ce qui est clair, en revanche, c’est que la religion romaine est un outil politique. Le culte des dieux protège Rome. Les sacrifices assurent la victoire. Les prodiges interprétés annoncent le sort de la République. Et avec l’Empire, cette fonction se renforce.

Les empereurs, dès Auguste, utilisent la religion pour affirmer leur légitimité. On restaure les temples, on multiplie les fêtes, on impose le culte impérial dans les provinces. L’empereur devient pontifex maximus, chef de la religion romaine. Puis il est divinisé après sa mort, parfois même de son vivant. Le culte impérial n’est pas une farce. C’est un ciment idéologique. Dire que César est un dieu, c’est dire que Rome est éternelle, que l’ordre du monde est juste.

Et cela fonctionne. Dans les provinces, les élites locales adoptent les rites romains pour s’intégrer à l’Empire. On construit des temples à Rome et à Auguste. On célèbre la paix impériale comme un don divin. La religion romaine devient un langage commun. Elle unifie sans contraindre. Elle accueille les dieux étrangers, les adapte, les intègre. Mithra, Isis, Cybèle, Sérapis trouvent leur place dans le paysage romain. Ce syncrétisme n’est pas une perte de foi : c’est une extension du pacte.

Et les croyants “personnels” dans tout ça ?

Pourtant, il existe aussi une autre dimension, plus intime, plus spirituelle. Certains cultes, comme ceux de Dionysos, d’Orphée, d’Isis ou de Mithra, proposent une relation plus personnelle au divin. On y parle de salut, de vie après la mort, de rites initiatiques. Ces “mystères” ne sont pas incompatibles avec la religion officielle. Ils répondent à un besoin différent : celui d’une foi vécue, d’une espérance individuelle, d’un sens au-delà du politique.

Ces cultes gagnent en popularité à mesure que l’Empire vieillit. Ils annoncent, sans le savoir, la montée en puissance du christianisme. Car c’est avec le christianisme que se joue un basculement majeur : croire devient une affaire de conviction intérieure. Il ne suffit plus d’agir. Il faut dire “je crois”. Et ce changement va bouleverser l’histoire religieuse de l’Occident.

Mais à l’époque républicaine et impériale, ce n’est pas encore le cas. Les Romains ne croient pas “comme nous”. Et c’est précisément cela qui nous interroge.

Croire sans croire : une autre conception du sacré

Alors, les Romains croyaient-ils en leurs dieux ? Oui, mais pas comme on croit aujourd’hui. Ils n’avaient pas besoin d’avoir la foi pour que la religion fonctionne. Le rite suffisait. Le respect des formes, la répétition des gestes, la mémoire des traditions. La religio était une discipline, pas une conviction.

Cela ne signifie pas que les dieux n’étaient que des symboles vides. Ils étaient des puissances réelles, mais impersonnelles, presque techniques. On ne les aimait pas, on ne les priait pas pour les mêmes raisons qu’un fidèle prie aujourd’hui un dieu personnel. On les craignait, on les apaisait, on les honorait.

C’était une religion d’équilibre. De respect. De mesure. Une religion sans dogme, mais pas sans sens. Une religion sans foi, mais pas sans puissance.

Et si cela nous semble étrange, c’est peut-être que nous avons oublié qu’il existe d’autres manières de croire.


En savoir plus sur La Bibliothèque d'Alexandre Elinos

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur La Bibliothèque d'Alexandre Elinos

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture