
Babylone. Même son nom semble résonner comme une énigme. Il évoque la grandeur, la décadence, les mystères bibliques, les jardins suspendus, la tour immense qu’on aurait voulu élever jusqu’au ciel. Mais que sait-on vraiment de cette cité ? Entre les récits religieux, les fantasmes occidentaux, les interprétations archéologiques et les ruines que le sable a lentement recouvert, l’histoire de Babylone est un mélange explosif de faits, de légendes et d’oublis. Pour beaucoup, Babylone symbolise le vice et l’orgueil. Pour d’autres, elle est le centre rayonnant d’une des plus grandes civilisations de l’Antiquité. Alors, que s’est-il vraiment passé à Babylone ? Que reste-t-il quand on écarte les mythes pour regarder l’histoire en face ?
Tout commence au bord de l’Euphrate, en Mésopotamie, il y a près de quatre mille ans.
Naissance d’un mythe urbain
Babylone n’a pas toujours été cette cité colossale qu’on imagine. À l’origine, vers 1900 av. J.-C., c’est une ville modeste, une parmi d’autres dans le patchwork des cités-États mésopotamiennes. Elle émerge dans un monde déjà très ancien, dominé par des puissances comme Ur, Lagash ou Mari. Ce qui va faire sa différence, c’est l’ascension d’un homme : Hammurabi.
Roi de Babylone entre 1792 et 1750 av. J.-C., Hammurabi va transformer la ville en capitale d’un royaume unifié. Il impose son autorité par la guerre, la diplomatie et une redoutable administration. On lui doit l’un des plus anciens codes de lois connus : le célèbre Code d’Hammurabi, gravé sur une stèle en diorite. Ce code n’est pas un traité de justice universelle, comme on l’a longtemps cru, mais un outil de propagande, une manière pour le roi d’afficher son pouvoir et sa capacité à rendre la justice.
Sous Hammurabi, Babylone devient un centre politique et religieux majeur. Elle s’inscrit dans le sillage des grandes villes sumériennes, tout en imposant sa propre identité. Le dieu Marduk, jusque-là modeste divinité locale, devient le roi des dieux. C’est un glissement symbolique : la divinité reflète désormais la puissance de la ville.
Mais après la mort d’Hammurabi, l’empire se fragilise. Babylone est prise, reprise, pillée. Et pourtant, elle renaît toujours.
Une ville-phénix au cœur de la Mésopotamie
Ce qui frappe dans l’histoire de Babylone, c’est sa capacité à revenir sur le devant de la scène, siècle après siècle. Elle est tour à tour soumise par les Hittites, dominée par les Kassites, intégrée dans des empires plus vastes, mais ne disparaît jamais complètement. Elle garde son prestige. À tel point que lorsqu’un nouveau pouvoir veut s’imposer en Mésopotamie, il doit passer par Babylone. La ville devient un symbole d’autorité.
Aux alentours du VIIe siècle av. J.-C., Babylone connaît une nouvelle apogée sous Nabopolassar et surtout sous son fils, Nabuchodonosor II. C’est à lui que la ville doit ses formes les plus connues aujourd’hui : l’immense enceinte de briques, les temples majestueux, la voie processionnelle, la ziggurat monumentale qu’on associe à la Tour de Babel. Ce roi bâtisseur transforme Babylone en capitale d’un empire néo-babylonien rayonnant, capable de rivaliser avec les Assyriens.
Mais Nabuchodonosor, ce n’est pas seulement un roi-architecte. C’est aussi un conquérant. C’est lui qui prend Jérusalem en 597 av. J.-C., puis en 586. Il déporte les élites juives à Babylone. C’est un événement clé pour la mémoire biblique. Pour les Hébreux, Babylone devient l’image de l’exil, de la perte de la terre promise, de la souffrance. Et ce traumatisme va profondément marquer les textes bibliques.
C’est là que le mythe rejoint l’histoire : Babylone entre dans la Bible, mais comme ennemie. Et cette image va coller à la ville pendant des siècles.
Babylone dans la Bible : entre exil et damnation
Il faut comprendre à quel point l’expérience de l’exil à Babylone a marqué le peuple hébreu. Ce n’était pas seulement une défaite militaire. C’était une crise spirituelle. Comment leur Dieu avait-il pu laisser son temple être détruit ? Pourquoi Yahvé n’avait-il pas protégé Jérusalem ? Le séjour forcé à Babylone oblige les exilés à repenser leur foi, à écrire, à réfléchir.
C’est sans doute pendant cet exil que se sont fixées certaines parties essentielles de la Bible hébraïque. Les textes prennent une tournure plus universaliste. Les prophètes dénoncent l’idolâtrie des Babyloniens, leur arrogance, leur luxe décadent. Babylone devient une figure du mal, de la corruption, de l’hubris païenne. Dans l’Apocalypse de Jean, bien plus tard, elle sera assimilée à Rome, la « grande prostituée », symbole de l’Empire oppresseur.
Cette diabolisation a puissamment contribué à forger l’image noire de Babylone. Mais elle est un regard situé. Un regard blessé, spirituellement déstabilisé, et politiquement en lutte.
Pour l’histoire, c’est une leçon importante : une ville peut être à la fois réelle et mythifiée, en bien comme en mal.
La chute et l’oubli
Après l’apogée néo-babylonienne, la ville décline. En 539 av. J.-C., elle est prise sans combat par Cyrus le Grand, roi des Perses. Contrairement à Nabuchodonosor, Cyrus est vu positivement dans la tradition biblique. Il permet aux Juifs exilés de rentrer chez eux. Mais pour Babylone, c’est le début de la fin.
Sous les Perses, puis sous Alexandre le Grand, la ville reste prestigieuse mais perd son rôle de capitale. Alexandre meurt à Babylone en 323 av. J.-C., projetant encore une fois la cité dans le récit tragique de la grandeur perdue. Mais après lui, le déclin est irréversible. Les Séleucides fondent une nouvelle ville, Séleucie, qui aspire la vie de Babylone. La cité se vide, s’efface, tombe dans l’oubli.
Pendant longtemps, on ne saura même plus exactement où elle se trouvait.
Redécouverte d’une réalité enfouie
C’est au XIXe siècle que Babylone sort de sa tombe de terre et de silence. Les premières fouilles archéologiques commencent sous impulsion européenne. Elles révèlent peu à peu l’étendue de la ville, ses murs de briques, ses inscriptions cunéiformes, ses temples. L’un des plus grands chantiers est conduit par l’archéologue allemand Robert Koldewey à partir de 1899. Il met au jour la célèbre porte d’Ishtar, que l’on peut aujourd’hui admirer au Pergamon Museum de Berlin.
Mais les découvertes archéologiques vont bien au-delà du spectaculaire. Elles permettent surtout de mieux comprendre le fonctionnement de cette ville. Son urbanisme, son administration, sa religion. Elles donnent accès à des milliers de tablettes cunéiformes couvrant des siècles de vie quotidienne : contrats, prières, décrets, lettres. Loin des fantasmes bibliques ou des images orientalistes, Babylone redevient une ville vivante, complexe, ancrée dans son temps.
Et ce qu’on découvre, c’est une société sophistiquée. Des scribes, des prêtres, des astronomes. Des écoles, des bibliothèques, des tribunaux. Une culture riche, qui a influencé jusqu’aux Grecs. Des savants comme Bérose ont transmis au monde méditerranéen le savoir babylonien. Notamment en astronomie, en mathématiques, en médecine.
Babylone n’était pas qu’un décor de mythe : c’était une métropole savante.
Le retour des fantasmes modernes
Mais comme souvent, l’archéologie ne suffit pas à calmer les esprits. Le nom de Babylone continue de fasciner. Des théories fleurissent, mêlant ésotérisme, conspirations, religions alternatives. On évoque des liens avec les Illuminati, des interprétations cabalistiques, des lectures apocalyptiques. Pour certains courants fondamentalistes, la Babylone de la Bible continue d’agir à travers les grandes puissances modernes.
D’autres fantasmes ont surgi plus récemment : on a vu dans les ruines de Babylone un champ magnétique spécial, un portail énergétique, ou même un ancien site extraterrestre. Ces discours s’éloignent de l’histoire pour rejoindre le champ des croyances conspirationnistes ou mystiques.
Et pourtant, Babylone n’a pas besoin de cela pour être fascinante. Son histoire réelle, ses textes, ses évolutions politiques et religieuses suffisent à la rendre unique. C’est une ville qui a traversé les âges, les empires, les destructions, pour devenir un mythe vivant.
Babylone aujourd’hui : ruines, symboles et mémoire
Aujourd’hui, Babylone se trouve en Irak, non loin de la ville moderne de Hilla. Les ruines sont toujours là. Elles ont été restaurées, parfois maladroitement, sous Saddam Hussein, qui voulait faire de Babylone un symbole de grandeur nationale. Des briques modernes portent même son nom, à côté de celles de Nabuchodonosor.
Mais le site reste fragile. Les conflits, les pillages, le temps ont laissé des traces. Pourtant, Babylone continue d’attirer l’attention. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2019. Et son nom résonne toujours dans les livres, les films, les chansons.
Car Babylone est plus qu’un lieu. C’est une idée. Une idée que l’on ne cesse de réinterpréter : cité du mal ou joyau de civilisation ? Enfer biblique ou paradis antique ? Ville maudite ou berceau du savoir ?
Ce qui s’est vraiment passé à Babylone, c’est peut-être cela : la rencontre explosive entre une réalité historique puissante et une projection symbolique démesurée. Entre des briques bien réelles et des fantasmes tenaces.
Babylone n’est pas morte. Elle vit dans notre mémoire. Et tant qu’on cherchera à comprendre ce qu’elle fut, elle continuera de nous parler.
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